Un viel article de 2001 dont j'ai besoin...
Comment les pétroliers cherchent à redorer leur blason.
Printemps 1995, mer du Nord, des militants de Greenpeace investissent une plate-forme pétrolière de Shell, la « Brent Spar », que la compagnie a décidé de couler. Dans le même temps, Greenpeace Allemagne lance une campagne de boycottage d'une rare efficacité, relayée par d'autres ONG, notamment en Grande-Bretagne. Shell perd près de 50 % de sa clientèle dans les deux pays et finit par céder au bout de trois mois : elle remorque la plate-forme jusqu'à la terre ferme pour la démanteler « proprement ». L'affaire mènera en juillet 1998 à la normalisation internationale de la destruction de ces plates-formes pétrolières, qu'il n'est plus possible, aujourd'hui, d'envoyer purement et simplement par le fond. Le 12 décembre 1999, le pétrolier Erika se brise en deux au large de Quimper, en France. Vingt mille tonnes de fuel lourd de Total vont se déverser en petits paquets le long des côtes sud de la Bretagne.
Brent Spar, Erika, Torrey-Canyon, Amoco-Cadiz, Exxon-Valdes... Les affaires les plus graves, en termes de « marées noires » et de pollution maritime, que les pétroliers aient enregistrées ces dernières années. Mais ces mêmes pétroliers seront aussi mis en cause pour des dégâts causés à terre : le plomb dans l'essence, puis les microparticules du carburant Diesel, l'impact des pipelines (Amazonie, Tchad, par exemple), les accidents de circulation survenus à des camions-citernes (notamment en Espagne)... Plus généralement, ils doivent faire face, avec les constructeurs automobiles, aux accusations de pollution par CO2. Sans parler des interpellations pour non-respect des droits de l'homme ou pour « écocide » un peu partout dans le monde.
Il ne faut donc pas s'étonner que toutes ces compagnies aient développé un marketing audacieux en matière de protection de l'environnement et de respect des droits de l'homme. Ainsi le président du groupe Total, Thierry Desmarest, annonce-t-il dès janvier 2000, la création d'une Fondation de la mer dotée de 50 millions de francs (7,6 millions d'euros). En sus de la prise en charge totale du pompage du brut des soutes de l'Erika (950 millions de francs), et alors que la compagnie dispose déjà d'une fondation d'entreprise oeuvrant pour le maintien de la biodiversité dans le monde. Texaco, Chevron, BP-Amoco, Shell, ExxonMobil, Petro-Canada, toutes communiquent sur l'environnement, invariablement lié aux problèmes de santé et d'éthique. Fin 2000, Shell a diffusé une trentaine de communiqués de presse, d'études et de rapports ayant trait à ces sujets. Sur son site Internet, on trouve 4 276 références « environnement », faisant état de ses responsabilités envers ses clients, de l'impact écologique (désastreux) du charbon ou de la destruction des vieux bateaux. L'année dernière, BP annonce qu'elle veut devenir le premier fournisseur d'énergie solaire dans le monde. Place que lui dénie Total, qui s'autoproclame premier assembleur de piles photovoltaïques de la planète.
En 1999, dans un rapport de la Commission des lois de l'Assemblée nationale française, on peut lire : « C'est parce que les grands groupes pétroliers comme Shell ou ExxonMobil ont mesuré l'impact commercial dévastateur d'initiatives malencontreuses ou d'accidents écologiques qu'ils ont été parmi les premiers à se doter de codes de conduite. » Certains sont même devenus des « bibles ». Chez BP, les engagements de la firme sont contrôlés par des audits au même titre et selon les mêmes procédures que le contrôle financier. Même chose chez Exxon. En France, conclut le rapporteur français, Total et Elf disposent de textes semblables : une charte Sécurité-environnement chez la première et un code de conduite s'inspirant de la Déclaration universelle des droits de l'homme pour la seconde. Pour l'instant, cette politique est inchangée au sein du groupe issu de leur fusion. Les ONG, Greenpeace, Human Rights Watch et Amnesty International en tête, réclament à présent des contrôles externes d'application de ces codes de conduite, qu'elles se verraient volontiers confier. « Nous sommes tout de même mieux placés que les compagnies elles-mêmes pour les questions d'éthique ! » nous confie le représentant de l'une de ces associations. Les députés français ne leur laissent guère d'espoir : « Cette initiative [des ONG] se heurte à l'hostilité des grands groupes pétroliers, opposés à tout contrôle externe de l'application de leur code. »
On ne retrouve d'ailleurs pas de Français dans le peloton de tête des compagnies pétrolières qui gèrent le mieux la composante environnement. Innovest Strategies Value Advisors, un cabinet-conseil de New York, a établi le premier classement du genre (voir tableau ci-contre). Il est fondé sur une soixantaine de critères dont une bonne moitié relative à la réaction des compagnies face aux problèmes écologiques (changement climatique, modification des normes des produits pétroliers, gestion des déchets industriels...) et l'autre moitié à la stratégie de l'entreprise dans des domaines comme le gaz naturel, les combustibles alternatifs, la cogénération, etc. On remarquera que le groupe BP ne figure pas non plus dans ce classement. En revanche le cabinet souligne la priorité aujourd'hui accordée par les compagnies pétrolières à leur image face aux problèmes d'environnement et d'éthique. Elles y consacrent d'ailleurs de plus en plus de fonds. Au Tchad par exemple, Chevron est allée jusqu'à compter les arbres pour indemniser les familles de paysans déplacées pour la construction d'un pipeline. TotalFinaElf, qui n'est pas à l'avant-garde en la matière, consacre 8 % du budget de sa filiale londonienne « Geoscience Research Centre » aux problèmes environnementaux, soit 8/1 000e de son budget global en recherche et développement. Les compagnies présentes en Europe financent un lobby bruxellois, Concawe, chargé de répondre point par point aux interrogations de la Commission européenne. Des cabinets-conseil prospèrent d'ailleurs sur ce juteux terreau écologique, tel TS, une société d'ingénierie qui en est à son 7 000e projet ! Le Web en profite aussi : Arco, BP, Chevron, Mobil, Shell et Unocal ont passé un accord avec Netscape pour concurrencer les ONG sur leur terrain d'expression favori...